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BOSAL

Exposition historique et mémorielle

FANM VANYAN

Celles qui ont résisté, combattu, soigné, transmis et refusé l’oubli.

14 août 2026

À travers huit portraits de femmes liées à l’histoire d’Haïti, Fanm Vanyan met en lumière différentes manières de résister à l’oppression : défendre une souveraineté, transmettre des savoirs, organiser les secours, combattre les armes à la main, recueillir des renseignements, créer un symbole national ou préserver la dignité des morts.

Représentation artistique contemporaine d’Anacaona, souveraine taïno du Xaragua.

Date

14 août 2026

Type

Exposition historique et mémorielle

Portraits

8 figures

Organisation

BOSAL

Présentation

Fanm Vanyan : rendre visibles celles que l’histoire a trop souvent laissées dans l’ombre

L’histoire d’Haïti est souvent racontée à travers les batailles, les chefs militaires, les déclarations politiques et les hommes qui ont occupé le devant de la scène. Pourtant, derrière les événements les plus connus se trouvent aussi des femmes qui ont gouverné, combattu, transmis des savoirs, soigné les blessés, approvisionné les soldats, recueilli des renseignements, créé les symboles de l’indépendance et préservé la mémoire des morts.

L’exposition Fanm Vanyan leur est consacrée.

En créole haïtien, l’expression fanm vanyan évoque une femme courageuse, déterminée et capable de tenir debout face à l’épreuve. Mais le courage présenté dans cette exposition ne prend pas une seule forme. Il peut être politique, militaire, spirituel, intellectuel, humanitaire ou mémoriel. Il peut s’exprimer par une parole, une arme, un soin, un renseignement, une aiguille ou un geste de sépulture.

Le parcours commence avec Anacaona, souveraine taïno du Xaragua. Sa présence rappelle que l’histoire de l’île ne commence ni avec la colonisation française, ni avec l’esclavage à Saint-Domingue, ni avec l’indépendance de 1804. Bien avant la naissance de l’État haïtien, des sociétés autochtones organisées possédaient déjà leurs propres cultures, autorités politiques, traditions et formes de souveraineté.

Le parcours se poursuit avec les femmes de la Révolution haïtienne. Victoria Montou, dite Toya, incarne la transmission et l’autorité au sein de l’insurrection. Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur représente le secours apporté aux blessés et aux populations prises dans la guerre. Marie-Jeanne Lamartinière prend directement part à la défense de la Crête-à-Pierrot. Henriette Saint-Marc symbolise les actions clandestines menées dans une ville occupée. Sanité Bélair refuse la soumission jusque devant la mort. Catherine Flon donne une forme visible à l’unité des forces révolutionnaires. Enfin, Défilée la Folle transforme le traitement du corps abandonné de Dessalines en acte de dignité et de mémoire.

Toutes ces femmes ne sont pas documentées de la même manière. Certaines apparaissent dans des récits historiques relativement détaillés. D’autres ne sont connues que par quelques lignes, des témoignages tardifs ou des traditions nationales. Cette différence fait partie de l’exposition. Elle révèle aussi la manière dont les archives coloniales et militaires ont privilégié les dirigeants officiels, tout en laissant dans l’ombre une grande partie des femmes, des personnes réduites en esclavage, des soignantes, des auxiliaires et des combattantes ordinaires. La Fondation pour la mémoire de l’esclavage rappelle que les femmes participèrent activement à la Révolution haïtienne comme combattantes, soignantes, ravitailleuses, espionnes, messagères ou figures spirituelles.

Fanm Vanyan ne cherche donc pas à transformer chaque récit en certitude absolue. L’exposition distingue les faits documentés, les récits rapportés par les historiens et les traditions transmises par la mémoire collective. Elle invite le public à découvrir ces femmes, mais aussi à réfléchir à la manière dont une société choisit celles et ceux qu’elle nomme, qu’elle célèbre ou qu’elle oublie.

Entre histoire, mémoire et représentation

Les images présentées dans cette exposition sont des créations artistiques contemporaines. Elles ne constituent pas des portraits authentiques des femmes représentées.

Pour la plupart de ces figures, aucun portrait réalisé de leur vivant n’est connu. Les vêtements, les visages, les attitudes et les décors proposés sont donc des interprétations destinées à rendre leurs parcours accessibles et visibles.

Les textes distinguent trois niveaux d’information :

  • les faits confirmés par plusieurs sources historiques ;
  • les récits rapportés par les historiens haïtiens ;
  • les éléments issus de la tradition nationale ou de la mémoire populaire.

L’objectif n’est pas d’effacer les incertitudes, mais de transmettre ces histoires avec respect, clarté et rigueur.

Représentation artistique contemporaine d’Anacaona, souveraine taïno du Xaragua.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

01 · Souveraineté

Anacaona

Une souveraine face à la conquête

Massacre du Xaragua, 1503

Souveraine taïno du Xaragua, Anacaona appartient à l’histoire de l’île bien avant la naissance d’Haïti. Reconnue pour son autorité et son rôle dans les traditions culturelles de son peuple, elle fut capturée et exécutée après le massacre organisé par les hommes du gouverneur espagnol Nicolás de Ovando en 1503. Elle demeure l’une des plus anciennes figures féminines nommées de la résistance à la conquête coloniale dans les Caraïbes.

Anacaona appartient à l’histoire de l’île plusieurs siècles avant la naissance de la République d’Haïti. Elle évolue dans le monde taïno d’Ayiti ou d’Hispaniola, alors organisé en plusieurs grands territoires politiques dirigés par des caciques et des caciques femmes.

Elle est associée au Xaragua, territoire situé dans la partie occidentale et méridionale de l’île, autour d’une capitale généralement localisée près de l’actuelle ville de Léogâne. Elle est présentée comme la sœur de Bohechío, dirigeant du Xaragua, et comme l’épouse de Caonabo, cacique de Maguana et l’un des principaux adversaires de l’implantation espagnole.

Caonabo est capturé par les Espagnols au moyen d’une ruse et meurt alors qu’il est envoyé vers l’Europe. Après la mort de Bohechío, Anacaona prend la direction du Xaragua. Les sources la décrivent comme une femme d’autorité, associée aux areítos, cérémonies collectives mêlant chants, danses, récits historiques et transmission de la mémoire. Aucun poème pouvant lui être directement attribué n’a cependant été conservé.

À partir de 1492, l’arrivée des Espagnols bouleverse profondément les sociétés autochtones. Les nouveaux arrivants imposent progressivement leur domination, leurs exigences en or, des déplacements de population et différentes formes de travail forcé. Face à cette expansion, les responsables taïnos adoptent des stratégies diverses : affrontement, fuite, négociation ou tentative de coexistence.

Anacaona semble avoir d’abord privilégié la diplomatie. En 1503, elle accueille Nicolás de Ovando, gouverneur espagnol d’Hispaniola, venu au Xaragua en affirmant vouloir rencontrer les responsables taïnos. Anacaona rassemble alors les principaux chefs de son territoire pour célébrer cette rencontre.

Mais la réunion se transforme en piège. Les troupes espagnoles encerclent les participants, enferment plusieurs responsables dans un bâtiment auquel elles mettent le feu et massacrent une partie de la population. Anacaona est capturée, conduite à Saint-Domingue puis exécutée par pendaison. Les recherches contemporaines présentent le massacre du Xaragua comme une opération planifiée visant à éliminer les autorités autochtones et à terroriser les survivants.

Anacaona ne doit pas être décrite comme « la première personne à avoir résisté » sur l’île. De nombreuses résistances autochtones ont nécessairement existé avant elle et autour d’elle, sans que les noms de leurs protagonistes aient été conservés. Elle demeure néanmoins l’une des plus anciennes figures féminines nommées de la souveraineté autochtone et de la résistance à la conquête coloniale.

Son histoire rappelle que, bien avant 1804, cette terre était déjà habitée par des peuples organisés, porteurs d’une culture, d’une mémoire et d’un droit à décider de leur avenir.

Avant de devenir un territoire à coloniser, l’île était déjà une terre habitée, gouvernée et racontée par ses propres peuples.
Représentation artistique contemporaine de Victoria Montou, dite Toya.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

02 · Transmission

Victoria Montou, dite Toya

Transmettre la force de résister

Insurrection de 1792

Réduite en esclavage sur la même habitation que le futur Jean-Jacques Dessalines, Victoria Montou, dite Toya, fut pour lui une figure maternelle majeure. Un témoignage la décrit dirigeant une cinquantaine de travailleurs « comme un général », puis à la tête d’un groupe d’insurgés en 1792. Son parcours incarne la transmission, l’autorité et l’engagement révolutionnaire.

Victoria Montou, plus connue sous les noms de Toya ou Tante Toya, serait née au milieu du XVIIIe siècle. Plusieurs traditions la disent originaire d’une région correspondant aujourd’hui au Bénin. Les circonstances de sa naissance, de sa capture éventuelle en Afrique et de son arrivée à Saint-Domingue restent cependant mal documentées.

Réduite en esclavage, elle travaille sur l’habitation du colon Henri Duclos. C’est également sur cette habitation que vit celui qui deviendra Jean-Jacques Dessalines. Les récits présentent Toya comme sa tante, même si la nature exacte de cette parenté ne peut plus être établie avec certitude. Dessalines la considérait en tout cas comme une seconde mère.

Toya aurait participé à son éducation et lui aurait transmis une partie de sa culture africaine, une conscience de la dignité et une profonde hostilité à l’esclavage. Certaines traditions lui attribuent également des savoirs médicinaux, spirituels ou militaires. Ces éléments sont importants dans la mémoire populaire, mais ne sont pas tous confirmés par des documents contemporains.

L’un des témoignages les plus significatifs vient du médecin Jean-Baptiste Mirambeau. Il présente Toya comme une femme dotée d’une forte autorité, capable de commander une cinquantaine de travailleurs dans les champs « comme un général ». Cette description montre que son influence ne commence pas avec la célébrité de Dessalines : elle semble déjà occuper une position importante au sein de la communauté de l’habitation.

En 1792, Mirambeau affirme l’avoir retrouvée à la tête d’un groupe de personnes réduites en esclavage ayant rejoint l’insurrection. Toya est alors capturée avec les personnes qu’elle dirige. Elle poursuit ensuite son engagement dans les événements qui conduisent progressivement à la destruction du système esclavagiste et à l’indépendance.

Les détails de ses campagnes et de ses fonctions militaires demeurent inconnus. Il serait donc excessif de la présenter avec certitude comme générale d’une armée africaine ou comme membre d’un corps militaire précis avant sa déportation. En revanche, son autorité au sein de l’habitation et sa présence à la tête d’insurgés en 1792 reposent sur un témoignage historique identifié.

Après l’indépendance, Dessalines continue de lui témoigner une grande reconnaissance. Devenu empereur, il lui confère le titre de duchesse impériale. Toya meurt de maladie en 1805.

Son histoire rappelle que la Révolution haïtienne ne commence pas uniquement avec les grands commandants. Elle naît aussi dans les habitations, dans les liens familiaux reconstruits par les personnes esclavisées et dans la transmission d’une mémoire capable de transformer la souffrance en volonté de liberté.

Avant de devenir une victoire militaire, la liberté fut une idée transmise de génération en génération.
Représentation artistique contemporaine de Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur, première impératrice d’Haïti.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

03 · Soin

Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur

L’humanité au cœur de la guerre

Siège de Jacmel, 1800 — couronnement impérial, 1804

Née à Léogâne en 1758, Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur se distingue par son engagement auprès des blessés et des populations affamées. Pendant le siège de Jacmel, elle obtient l’autorisation de porter secours aux habitants et mobilise des femmes pour distribuer nourriture, médicaments et pansements. Épouse de Dessalines, elle devient en 1804 la première impératrice d’Haïti.

Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur naît à Léogâne en 1758, dans la famille de Guillaume Bonheur et de Marie-Sainte Lobelot. Elle grandit dans un milieu modeste. Une partie de son éducation est confiée à sa tante Élise Lobelot, gouvernante auprès de religieux de l’ordre de Saint-Dominique.

Elle épouse d’abord Pierre Lunic, maître charron travaillant pour les Frères de Saint-Jean de Dieu. Elle devient veuve en 1795. Son parcours prend une dimension historique particulière quelques années plus tard, pendant les affrontements qui déchirent Saint-Domingue.

En 1800, la ville de Jacmel est assiégée dans le cadre de la guerre opposant les forces de Toussaint Louverture et de Jean-Jacques Dessalines à celles d’André Rigaud. La population est frappée par la faim, les blessures et le manque de médicaments.

Marie-Claire intervient auprès de Dessalines afin d’obtenir l’autorisation de pénétrer dans la ville et de porter assistance aux habitants. Elle mobilise des femmes et des jeunes filles de Léogâne pour transporter de la nourriture, des médicaments, des vêtements et du matériel de pansement. Elle participe ainsi à l’organisation concrète d’une opération de secours au milieu d’un conflit armé.

Cet épisode est essentiel, car il révèle une autre dimension de la Révolution. La guerre ne repose pas seulement sur les combats et le commandement. Elle dépend aussi de celles et ceux qui transportent les provisions, soignent les blessés, protègent les civils et empêchent la violence de supprimer toute forme de solidarité.

Marie-Claire épouse ensuite Jean-Jacques Dessalines. Elle est également connue pour s’être préoccupée du sort des prisonniers et de certaines personnes menacées pendant la guerre. Un récit célèbre, rapporté à partir du témoignage du médecin et naturaliste Michel Étienne Descourtilz, affirme qu’elle le cacha et supplia Dessalines de lui laisser la vie sauve. Comme tout témoignage produit par un acteur de l’époque, cet épisode doit être lu en tenant compte du point de vue de son auteur, mais il correspond à l’image générale laissée par Marie-Claire dans la mémoire historique.

Le 8 octobre 1804, elle est couronnée impératrice aux côtés de Dessalines et devient la première impératrice d’Haïti.

Après l’assassinat de son époux, le 17 octobre 1806, elle perd son statut politique et une grande partie de ses ressources. Les dernières décennies de sa vie sont marquées par les difficultés financières. Elle se retire finalement auprès de sa famille aux Gonaïves, où elle meurt en août 1858, à près de cent ans.

Marie-Claire Heureuse rappelle que le courage ne se mesure pas uniquement à la capacité de vaincre un adversaire. Il se mesure également à la volonté de préserver la vie, même lorsque la guerre pousse chacun à ne voir dans l’autre qu’un ennemi.

Au milieu de la guerre, elle choisit de rappeler que sauver une vie pouvait aussi être un acte révolutionnaire.
Représentation artistique contemporaine de Marie-Jeanne Lamartinière, combattante de la Crête-à-Pierrot.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

04 · Combat

Marie-Jeanne Lamartinière

La combattante de la Crête-à-Pierrot

Bataille de la Crête-à-Pierrot, du 4 au 24 mars 1802

Marie-Jeanne Lamartinière s’illustre pendant la défense du fort de la Crête-à-Pierrot contre l’expédition française de 1802. Aux côtés de son époux, Louis Daure Lamartinière, elle distribue les munitions, participe au chargement des canons et combat avec une carabine et un sabre. Son courage en fait l’une des figures emblématiques des femmes soldats de la Révolution haïtienne.

Peu d’informations fiables sont disponibles sur la naissance, l’enfance et la jeunesse de Marie-Jeanne Lamartinière. Son existence entre véritablement dans le récit historique au cours de l’année 1802, pendant l’un des affrontements les plus importants de la Révolution haïtienne.

Elle est l’épouse de Louis Daure Lamartinière, officier commandant une partie de la garnison du fort de la Crête-à-Pierrot. Situé dans la région de la Petite-Rivière de l’Artibonite, ce fort devient en mars 1802 le théâtre d’une résistance particulièrement violente contre les troupes françaises de l’expédition Leclerc.

Envoyée par Napoléon Bonaparte, cette expédition doit reprendre le contrôle de Saint-Domingue et neutraliser le pouvoir de Toussaint Louverture. Dans le même temps, le rétablissement de l’esclavage dans d’autres colonies françaises fait craindre aux anciens esclaves de Saint-Domingue un retour à l’ordre colonial.

Du 4 au 24 mars 1802, les défenseurs de la Crête-à-Pierrot résistent à plusieurs assauts et à un bombardement intense. Marie-Jeanne combat directement à leurs côtés. Les récits historiques la décrivent portant une tenue inspirée du costume des mamelouks, une carabine en bandoulière et un sabre.

Elle se déplace sur les fortifications, distribue les cartouches, aide à approvisionner ou à charger les canons et rejoint les combattants lorsque les affrontements deviennent plus violents. Sa présence n’est pas seulement symbolique. Elle participe à la défense du fort et contribue à maintenir le moral des soldats soumis à la pression de forces françaises supérieures en nombre.

La Crête-à-Pierrot finit par être évacuée de nuit. Cette évacuation permet à une partie importante des défenseurs de rompre l’encerclement et de poursuivre la lutte. Même si le fort est abandonné, la résistance opposée aux Français devient l’un des grands symboles militaires de la Révolution.

La vie de Marie-Jeanne après cette bataille reste difficile à reconstituer. Plusieurs récits tardifs évoquent ses relations avec différents officiers après la mort de son époux, mais ces éléments sont secondaires face à ce qui fonde véritablement sa place dans l’histoire : sa participation attestée à la défense de la Crête-à-Pierrot.

Marie-Jeanne Lamartinière incarne une réalité longtemps minimisée : certaines femmes de la Révolution ne furent ni de simples spectatrices ni uniquement des auxiliaires. Elles furent aussi des combattantes engagées directement dans les opérations militaires. La Fondation pour la mémoire de l’esclavage la cite, avec Sanité Bélair, parmi les femmes qui s’illustrèrent contre l’expédition Leclerc en 1802.

À la Crête-à-Pierrot, Marie-Jeanne ne regarda pas l’histoire se faire : elle prit place sur les remparts.
Représentation artistique contemporaine d’Henriette Saint-Marc.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

05 · Renseignement

Henriette Saint-Marc

Faire de l’ombre un champ de résistance

Arrestation et exécution en 1802

Femme libre de couleur vivant à Port-au-Prince, Henriette Saint-Marc est associée aux réseaux clandestins de la Révolution. Des récits tardifs affirment qu’elle recueillait des renseignements auprès de soldats français et transmettait des informations ou des armes aux insurgés. Ce qui est établi, c’est qu’elle fut arrêtée pour connivence avec les résistants de l’Arcahaie et pendue en 1802.

Henriette Saint-Marc est l’une des figures les plus difficiles à reconstituer avec précision. Les sources disponibles sont rares et une partie importante de son histoire nous est parvenue par des récits postérieurs à la Révolution.

Elle serait née vers le milieu du XVIIIe siècle, d’une mère noire réduite en esclavage et d’un père blanc exerçant une fonction dans la colonie. Elle aurait bénéficié du statut de femme libre de couleur, catégorie juridique et sociale qui désignait les personnes non blanches nées libres ou affranchies.

Au début des années 1800, Henriette vit à Port-au-Prince. Les versions les plus diffusées de son histoire la présentent comme une femme connue pour sa beauté, fréquentant des soldats français ou exerçant la prostitution. Elle aurait utilisé cette proximité avec les militaires de l’expédition Leclerc pour obtenir des renseignements, voler des armes et des munitions ou attirer certains soldats dans des pièges préparés par les insurgés.

Ces épisodes sont possibles, mais les récits qui les détaillent sont tardifs et peuvent avoir été embellis. Il ne serait donc pas rigoureux de présenter chaque action attribuée à Henriette comme un fait définitivement établi.

Un élément est en revanche beaucoup mieux documenté : en 1802, Henriette Saint-Marc est arrêtée à Port-au-Prince. Elle est accusée d’entretenir des relations avec les insurgés de l’Arcahaie. Elle est condamnée à mort et pendue sur la place du marché, près d’une église.

Son histoire permet de comprendre que la lutte contre l’ordre colonial ne se déroulait pas uniquement dans les montagnes ou sur les champs de bataille. Elle existait aussi au cœur des villes occupées, dans la circulation des informations, des armes et des messages. Dans un environnement contrôlé par l’armée française, la moindre relation avec les insurgés pouvait conduire à l’arrestation et à l’exécution.

Henriette représente également les femmes dont la position sociale fut souvent décrite par les historiens à travers leur apparence ou leur sexualité, plutôt qu’à travers leur intelligence et leur capacité d’action. Même lorsque les détails de son engagement demeurent incertains, sa condamnation pour connivence avec les insurgés montre que les autorités françaises la considéraient comme une menace.

Elle appartient à ces actrices clandestines dont les actions furent, par définition, rarement consignées dans les archives. Son silence documentaire ne constitue pas la preuve d’une absence d’engagement. Il révèle aussi la difficulté de retrouver celles qui ont combattu dans l’ombre.

Toutes les résistances ne portent pas un uniforme. Certaines se construisent dans le secret, l’information et le risque.
Représentation artistique contemporaine de Sanité Bélair.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

06 · Dignité

Sanité Bélair

La dignité face à la mort

Exécution le 5 octobre 1802

Originaire des Verrettes, Sanité Bélair participe aux combats de 1802 aux côtés de son époux, Charles Bélair. Capturée puis condamnée à mort, elle refuse le bandeau et la décapitation infamante qu’on veut lui imposer. Le 5 octobre 1802, elle obtient d’être fusillée comme une combattante. Son dernier geste devient un acte de résistance et de dignité.

Sanité Bélair, dont le prénom est parfois donné sous la forme Suzanne, est une jeune femme affranchie originaire des Verrettes. En 1796, elle épouse Charles Bélair, neveu, aide de camp et officier de Toussaint Louverture.

Les informations disponibles sur ses premières années sont limitées. Elle est souvent présentée dans la mémoire haïtienne comme sergente puis lieutenant. Si le détail exact de ses grades demeure difficile à établir, sa participation aux combats de 1802 est bien attestée.

Cette année-là, l’expédition française commandée par le général Leclerc tente de reprendre le contrôle de Saint-Domingue. Après la déportation de Toussaint Louverture et alors que le rétablissement de l’esclavage devient une menace concrète, plusieurs officiers et groupes armés reprennent la lutte.

Charles et Sanité Bélair participent aux combats dans les reliefs des Matheux. Sanité ne se contente pas d’accompagner son époux : elle partage les dangers de la campagne et prend part à la résistance.

Au cours d’une attaque surprise, elle est capturée par les forces françaises. Charles Bélair, qui cherche alors des renforts et des munitions, décide de se rendre afin de ne pas l’abandonner. Le couple est transféré au Cap et traduit devant une commission militaire.

La condamnation est rapide. La commission tient compte du grade de Charles et du sexe de Sanité : Charles doit être fusillé, tandis que Sanité doit être décapitée. Cette différence traduit les conceptions militaires et sociales de l’époque. La fusillade est considérée comme une mort de soldat ; la décapitation impose à Sanité une forme particulière d’humiliation.

Le 5 octobre 1802, Charles Bélair est conduit devant le peloton d’exécution. Selon le récit de l’historien Thomas Madiou, Sanité l’exhorte à mourir avec courage.

Lorsque vient son propre tour, elle refuse qu’on lui bande les yeux. Elle refuse également de se courber devant le billot. Le bourreau ne parvient pas à lui imposer la position nécessaire à la décapitation. Devant sa résistance, l’officier commandant le détachement ordonne finalement qu’elle soit fusillée.

La scène nous est connue par un récit historique écrit plusieurs décennies après les faits. Elle doit donc être présentée comme le témoignage transmis par Madiou. Mais ce récit est devenu central dans la mémoire de Sanité Bélair parce qu’il résume son refus de la soumission.

Elle ne peut empêcher sa condamnation. Elle parvient cependant à contester la manière dont ses bourreaux veulent disposer de son corps. En exigeant une mort militaire et en regardant ses exécuteurs en face, elle transforme ses derniers instants en acte de résistance.

Ils pouvaient lui prendre la vie, mais elle refusa de leur abandonner sa dignité.
Représentation artistique contemporaine de Catherine Flon, cousant le drapeau haïtien.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

07 · Unité

Catherine Flon

La main qui unit

18 mai 1803

Selon la tradition nationale, Catherine Flon cousit ensemble les bandes bleue et rouge du drapeau haïtien le 18 mai 1803, après que Dessalines eut retiré la bande blanche du drapeau français. Les archives donnent peu d’informations sur sa vie, mais son geste est devenu l’un des symboles majeurs de l’unité révolutionnaire et de la rupture avec l’ordre colonial.

Catherine Flon est l’une des femmes les plus célèbres de la mémoire nationale haïtienne, mais sa vie personnelle demeure très peu documentée. Nous ne connaissons avec certitude ni sa date de naissance, ni sa date de décès, ni le détail de son enfance.

Elle serait originaire de l’Arcahaie et aurait exercé le métier de couturière. Plusieurs récits la présentent également comme la filleule de Jean-Jacques Dessalines. Certains lui attribuent un atelier dans lequel elle aurait formé de jeunes femmes à la couture, mais ces informations reposent principalement sur des traditions et des biographies tardives.

Sa place dans l’histoire est liée au récit de la création du drapeau haïtien.

Selon la tradition nationale, les principaux chefs révolutionnaires se réunissent à l’Arcahaie le 18 mai 1803. À cette étape de la guerre, l’union des différentes forces opposées aux Français devient indispensable.

Dessalines aurait alors pris un drapeau tricolore français et retiré la bande blanche. Catherine Flon aurait réuni les bandes bleue et rouge et les aurait cousues ensemble. Dans certaines versions, elle aurait utilisé ses propres cheveux comme fil. Ce détail appartient à la légende et ne doit pas être présenté comme un fait établi.

Le récit possède néanmoins une force symbolique considérable. Dessalines accomplit le geste de séparation en retirant le blanc, associé à l’ordre colonial. Catherine Flon accomplit le geste d’union en assemblant les deux couleurs restantes.

Son travail de couturière devient ainsi un acte politique. L’aiguille, habituellement associée à une activité domestique ou artisanale, contribue à produire le symbole autour duquel les forces révolutionnaires peuvent se reconnaître et se rassembler.

L’histoire réelle des drapeaux utilisés pendant la Révolution est probablement plus progressive et plus complexe qu’une création accomplie en un seul jour. Plusieurs étendards ont existé et évolué selon les armées et les périodes. La scène de l’Arcahaie doit donc être comprise comme un récit fondateur de la nation.

Cette distinction ne réduit pas l’importance de Catherine Flon. Elle permet au contraire de comprendre la puissance de son héritage. Même lorsque les archives ne permettent pas de reconstituer précisément sa vie, son geste exprime une idée centrale : une nation ne se construit pas uniquement par la rupture avec l’ancien ordre. Elle se construit également par la capacité à réunir celles et ceux qui doivent avancer ensemble.

Catherine Flon incarne ainsi l’unité, la création et la transformation d’un simple morceau d’étoffe en symbole durable de souveraineté.

Dessalines sépare les couleurs de l’ordre colonial. Catherine Flon assemble celles de la nation à construire.
Représentation artistique contemporaine de Défilée la Folle, dite Dédée Bazile.
Représentation artistique contemporaine. Aucun portrait historique authentifié de cette figure n’est connu.

08 · Mémoire

Défilée la Folle, dite Dédée Bazile

Préserver la dignité des morts

Assassinat de Dessalines, le 17 octobre 1806

Après l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines à Pont-Rouge, son corps est mutilé et abandonné. Dédée Bazile, connue sous le nom de Défilée la Folle, participe à la récupération et à l’inhumation de ses restes. Par ce geste, elle refuse que la haine politique efface toute dignité et devient l’une des grandes gardiennes de la mémoire haïtienne.

Dédée Bazile, plus connue sous les noms de Défilée ou Défilée la Folle, est une figure située à la frontière de l’histoire, de la mémoire populaire et de la légende.

Elle serait née dans les environs du Cap-Français, probablement au cours des années 1730, de parents réduits en esclavage. Les informations sur sa jeunesse sont fragmentaires. Certains récits affirment qu’elle fut violée et torturée par son propriétaire à l’âge de dix-huit ans. D’autres attribuent ses troubles psychologiques à la perte de plusieurs membres de sa famille pendant les guerres révolutionnaires.

Ces récits doivent être présentés avec prudence. Ils témoignent des violences qui ont marqué sa mémoire, mais les causes exactes de ce que les contemporains qualifièrent de « folie » ne peuvent plus être établies.

Dédée aurait accompagné les troupes révolutionnaires en qualité de vivandière ou d’auxiliaire. Les vivandières suivaient les armées, vendaient ou distribuaient des provisions, apportaient des soins et participaient à la vie quotidienne des soldats. Le détail de ses fonctions militaires demeure cependant mal documenté.

L’épisode qui la fait entrer dans l’histoire se déroule le 17 octobre 1806.

Jean-Jacques Dessalines, devenu empereur après l’indépendance, est assassiné à Pont-Rouge, à l’entrée de Port-au-Prince. Son corps est dépouillé, mutilé et abandonné. Dans un climat de peur et de changement politique, peu de personnes osent intervenir.

Défilée s’approche des restes du fondateur de l’État. Les historiens Thomas Madiou et Beaubrun Ardouin donnent des versions différentes du déroulement exact. Madiou lui attribue un rôle direct dans le rassemblement et le transport des restes. Ardouin indique plutôt que des soldats les transportèrent pendant qu’elle les accompagnait.

Ces divergences ne permettent pas d’affirmer qu’elle porta seule le corps de Dessalines. Elles convergent néanmoins sur un point essentiel : Défilée participa à la récupération, à l’accompagnement et à l’inhumation de ses restes.

Son geste possède une portée politique et morale. En accordant une sépulture à un dirigeant déchu, elle refuse que la violence politique supprime toute dignité humaine. Elle protège également la mémoire du fondateur de la nation au moment même où ses adversaires cherchent à effacer son corps.

Le surnom de « folle » mérite lui aussi d’être interrogé. Il peut renvoyer à de véritables traumatismes, mais il peut également avoir servi à réduire son geste à un acte irrationnel. Des recherches contemporaines proposent au contraire de voir dans son intervention un choix conscient : celui d’affronter la peur collective et de rappeler aux vivants leurs devoirs envers les morts.

Certains témoignages indiquent qu’elle continua ensuite à déposer des fleurs sur la tombe non marquée de Dessalines. Elle serait morte sous la présidence d’Alexandre Pétion, probablement au cours des années 1810.

L’histoire de Défilée montre que la mémoire nationale n’est pas seulement construite par les monuments et les institutions. Elle peut commencer par le geste solitaire d’une femme qui refuse de laisser un mort sans nom, sans respect et sans sépulture.

Lorsque tous détournèrent le regard, Défilée choisit de rendre au mort sa dignité et à la nation sa mémoire.

Clôture

Elles étaient là

Elles étaient là avant la naissance d’Haïti.

Elles étaient là dans les habitations, les villes, les montagnes, les camps militaires, les lieux de soin et les espaces de transmission.

Elles ont gouverné, conseillé, combattu, soigné, informé, cousu, ravitaillé et enterré.

Certaines ont laissé des traces dans les archives. D’autres ne survivent que dans quelques récits, dans une tradition familiale ou dans la mémoire collective. Toutes nous obligent à regarder l’histoire autrement.

Fanm Vanyan ne présente pas une seule forme d’héroïsme. L’exposition montre que la résistance peut prendre des visages multiples : défendre son peuple, transmettre une conscience, affronter une armée, secourir des blessés, agir dans le secret, créer un symbole ou préserver la dignité des morts.

Raconter ces femmes ne consiste pas seulement à leur rendre hommage. C’est reconnaître qu’elles furent des actrices de l’histoire et non de simples silhouettes placées derrière les hommes célèbres.

Leur héritage ne nous demande pas uniquement de nous souvenir. Il nous demande de transmettre.

Informations

Date
14 août 2026
Type
Exposition historique et mémorielle
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